Entretien

M.G. : Pourquoi avez-vous choisi d'exercer ce métier de compositeur ?

V.G. : Parce que depuis toujours, la musique canalise mon attention et mon énergie.

M.G. : Mais d'innombrables musiques existent déjà !

V.G. : C'est vrai. Mais à mon sens, il y a celles que je n'ai pas encore faites !

M.G. : En dehors de vos commandes, qu'est-ce qui vous motive pour composer des musiques ?

V.G. : C'est pour moi un entraînement, un tour de piste que je trouve essentiel de faire, et au final, une réalisation de bandes son originales et prêtes à l'emploi.

M.G. : Vous avez fait ce choix pour tout ce qui a un rapport avec l'image ; est-ce par pur hasard, ou par goût ?

V.G. : Quand je joue un accord particulier sur le piano, il y a au minimum 24 images qui me viennent en tête ! Et je fais partie de la génération qui a eu la chance d'avoir 12 ans lorsque Star Wars et Barry Lyndon sont sortis dans les salles pour la première fois.

M.G. : Quel est le rapport?

V.G. : J'ai débuté dans la vie avec, pour bagage essentiel, une bonne collection de musiques de films et un certain sens du rythme. Je gagnais déjà un peu d'argent en faisant de la scène, quand travailler au mariage de notes de musique avec des images m'a intéressé, ne serait-ce qu'en souvenir des émotions que j'ai ressenties au cinéma, et de plus, j'ai été encouragé dés le départ par un environnement qui m'a été favorable.

M.G. : Lequel ?

V.G. : Un accès régulier à de petits studios d'enregistrement dont on me passait les clefs, et où j'ai pu fabriquer des musiques pour un documentaire, un film de prestige, un moyen métrage de science fiction (qui n'est jamais sorti !), ainsi qu'une pièce de théâtre.

M.G. : Et ensuite ?

V.G. : Vers 24 ans, une importante agence de communication m'a contacté dans le cadre d'un appel d'offre. Il s'agissait d'écrire la musique entière pour un spectacle « son et lumière » au Zénith, avec comme thème la Genèse. Trois semaines plus tard, j'ai entendu ma composition diffusée en large, en puissance, et en couleurs dans un Zénith rempli, avec à la clef une vraie satisfaction de l'agence et de ses clients. Cela a été un peu le début de la fin de mes débuts !

M.G. : Comment se passe une collaboration avec vous, et que vous demande-t-on en premier ?

V.G. : Les réalisateurs, les sociétés de production, les agences ont un point commun : celui d'avoir un propos à tenir et à faire passer. Nous faisons connaissance dans un premier temps, et je leur en fais gagner... en les écoutant avec attention. Puis, suivant les échanges que nous avons eus, je propose avec des musiques existantes ou des maquettes les orientations possibles. Et enfin j'applique, parmi d'autres règles, la règle numéro zéro.

M.G. : Numéro zéro ?

V.G. : Trouver le moment pour m'amuser, quel que soit l'enjeu.

M.G. : Pour vous amuser ?

V.G. : Je fais comme un acteur avec son texte, il le récite sans l'interpréter, puis une fois qu'il s'en est imprégné, il peut s'en libérer, et jouer avec, comme avec un ballon. C'est à dire que je visionne en boucle et dans un silence absolu les images, de façon à les connaître par coeur. Puis je mets un volume sonore confortable dans le studio, et je laisse venir l'inspiration, qui devient pertinente à partir du moment où je commence à m'amuser ! Ensuite et seulement ensuite, je m'occupe de la technique d'écriture et d'arrangement proprement dite.

M.G. : Avec quoi travaillez-vous ? Pardon, vous amusez-vous ?

V.G. : Avec des instruments acoustiques et électroniques. Et je produis l'ensemble en 24 pistes (Pro Tools), le tout dans un local à Paris. C'est un lieu de rendez-vous et de travail, que je partage avec un réalisateur, ce qui nous permet de proposer le cas échéant, des produits images et sons clés en main.

M.G. : Pour vous, le « Graal » du compositeur, ce serait quoi ?

V.G. : Bonne question ! Il y a cette « inaccessible étoile », mais ce n'est pas moi qui en ai parlé le premier. Alors, il y aurait le challenge suivant : donner aux gens ce qu'ils attendent est facile : vous avez la volonté de bien faire, et votre expérience fera le reste. Surprendre les gens est encore plus facile : vous ne leur donnez pas ce qu'ils veulent, donc vous allez les surprendre. Mais il y enfin a un exercice autrement plus difficile, plus long, plus périlleux, et plus fort : c'est d'arriver à leur donner ce qu'ils attendent, tout en les surprenant.

M.G. : Et si je vous demande une définition la plus simple possible de la musique, qu'est-ce que vous répondez ?

V.G. : Une goutte de vie... dans un parfait silence.

M.G. : Y a-t-il une expérience qui vous a plus particulièrement marqué ?

V.G. : En tant que compositeur, plusieurs ont été déterminantes, mais celle qui me vient à l'esprit remonte à 1986. C'était au Mozambique, et dans un stade de football plein à craquer. Je tenais les claviers avec un groupe qui jouait ce que l'on appelle de l'Afro Beat, musique issue du continent africain, mélangée avec du Funk et du Jazz. Nous entamions le premier morceau, toujours avec ce même principe : une rythmique en 6/8 jouée par la batterie et les percussions, l'arrivée de danseuses, et une ouverture « mélodique» par un solo de clavier improvisé. Je me lance, quand au bout de quelques notes, j'entends une immense clameur dans tout le stade, massive, impressionnante : je relève alors la tête, et je vois la rangée de photographes présents en train de me mitrailler. Et je comprends, à la mine souriante des autres musiciens tournés vers moi, que je suis l'objet de cette ovation !

M.G. : Et que vous en reste-t-il ?

V.G. : Un bon souvenir, mais par la suite, je me suis posé cette question : comment un simple inconnu français de 21 ans (à l'époque) a-t-il pu déclencher une telle réaction avec un synthé, chez 15 000 personnes de race et de culture totalement différente ?

M.G. : Et alors ?

V.G. : J'ai l'impression d'avoir eu, avec ces quelques notes alignées au hasard et d'un trait, l'exceptionnel privilège d'assister en temps réel au passage imprévu et magique, de ce que l'on appelle la Grâce.

M.G. : Comme vous y allez !

V.G. : Oui peut être, mais de plus, jour après jour, je profite de chaque travail qu'il m'est donné de faire pour ne pas oublier le fait qu'elle peut repasser...

Interview réalisée par Michel Geiss (Jean-Michel Jarre, Laurent Voulzy, Patrick Bruel, Marc Lavoine, etc...).